Le développement des approches théoriques pour travailler avec et sur des personnes vulnérables a été identifié comme une priorité pour la géographie de la santé. Ceci notamment dans un contexte où les inégalités géographiques en santé augmentent (Rosenberg 2017). Dans une approche spatiale.
Le développement d'approches théoriques et de méthodes d'enquête adaptées à des personnes ayant subi des traumas ("trauma-informed") a également été identifié comme un aspect récent en géographie de la santé, à travailler en urgence (Brais & Riva 2024). Dans ces nouvelles perspectives, le trauma constitue plus qu'un processus individuel et psychique : il est co-constitué par l'espace et par les phénomènes sociaux (Coddington and Micieli-Voutsinas 2017). Rachel Pain (2020) propose le terme “géotrauma” pour analyser l'imbrication des lieux avec l'expérience et les impacts des traumatismes. En termes de reconstitution de témoignages, de nombreux auteurs identifient des perspectives spatio-temporelles particulières aux personnes ayant subi un trauma, avec des événements passés qui brouillent les récits chronologiques classiques (Brais and Riva 2024; Caruth 2014; Morrigan 2017).
Nous contribuons à ces réflexions dans le cadre du projet de recherche SENOVIE sur les mobilités thérapeutiques de femmes d'Afrique subsaharienne venues en France pour soigner un cancer du sein. Leurs récits font souvent allusion à d'événements traumatiques : conflits armés, séparation familiale, violences sexuelles et pauvreté. Ceux-ci interagissent avec le développement de leur maladie, leur accès au diagnostic et aux soins et leur bien-être social (Ludet et al. 2023).
Aussi, nous avons opté pour une méthode flexible. Lors de nos entretiens semi-directifs, nous avons proposé des moyens d'expression non-verbale et spatiale par la création de cartographies sensibles de leurs expériences.
Cette adaptabilité nous a permis d'obtenir des données sur les lieux capacitants : des espaces qui présentent des agencements matériels, sociaux et affectifs qui produisent les ressources et les agentivités nécessaires pour le maintien de la santé (Duff 2011). Le "chez soi", qui a déjà été identifié comme un lieu avec des conséquences décisives sur le maintien de la santé (McKenzie et al. 2025) apparaît comme une notion clé dans le processus thérapeutique des femmes enquêtées, et non seulement en ce qui concerne leur domicile, mais aussi en impliquant leur sens d'appartenance à d'autres lieux (pays d'origine / d'accueil et les hôpitaux où elles sont soignées). L'analyse conjointe du géotrauma et des espaces capacitants permet de dépasser une lecture strictement fonctionnelle et biomédicale des lieux de soin, en mettant au centre les expériences spatialisées et incarnées des patientes. Appliquée au champ de la santé, la notion d'espaces capacitants permet d'analyser comment certains lieux de soin, de déplacement ou de refuge contribuent à renforcer l'autonomie thérapeutique des patientes.
Dans cette communication, nous nous posons trois questions: 1) de quelle façon nos mesures ont-elles contribué à assurer des conditions éthiques adaptées au travail avec des personnes en situation de vulnérabilité ? 2) Le dispositif de collecte (entretiens, cartographies sensibles) constitue‑t‑il un espace capacitant pour les participantes ? 3) Nos données soutiennent‑elles l'existence d'une spatio‑temporalité particulière chez les personnes ayant vécu des traumatismes ?
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