La première moitié du XXe siècle marque une période de grands changements dans le combat contre le paludisme dans un contexte de compétition entre les empires coloniaux. Chypre, île sous domination britannique entre 1878 et 1960, constitua un laboratoire de la lutte contre le paludisme. Les autorités menèrent une campagne de lutte chimique et biologique sans précédent (1). Ils proclamèrent l'éradication de la maladie et de ses vecteurs au début des années 1950 (en 1967, selon l'OMS). Cette politique eut des conséquences environnementales majeures, notamment en ce qui concerne la pollution des sols et les modifications des paysages. Cette présentation portera sur les premiers résultats d'un travail de thèse qui vise à reconstruire les lieux et les phases d'action de la politique coloniale à Chypre (1910-1950) qui ont modifié les paysages épidémiologiques du paludisme au cours du XXe siècle.
Le concept de paysage épidémiologique est au cœur du travail de thèse. Il englobe des éléments variés (2,3), de l'humain au pathogène, ains que les environnements physiques et sociaux. Les travaux conduits portent généralement sur un instant particulier, sans nécessairement prendre en compte les évolutions dans le temps « long ». Peu de travaux intègrent ainsi la dimension géo historique dans l'analyse des paysages épidémiologiques. Le travail de thèse cherche à apporter une contribution à cette réflexion.
Les données disponibles sont de différents types :
- Des statistiques médicales tirées d'archives sanitaires coloniales ;
- Des recensements coloniaux de la population depuis 1881 ;
- Des cartes d'occupation des sols dès 1878.
Ces données comportent deux biais majeurs. Le premier est lié au contexte de production, en particulier les enjeux de de contrôle de l'information dans le cadre colonial. Le second provient de la forte hétérogénéité spatiale et temporelle des données (différences de granularité, des méthodes de dépistage dans le temps et son les lieux, incertitudes dans la localisation des phénomènes...) Afin de mieux comprendre les conséquences des politiques antipaludéennes sur l'environnement (évolution des usages des sols, dissémination de produits chimiques...), la modélisation multi-agents semble une méthodologie pertinente pour prendre en compte ces biais et intégrer la dimension temporelle.
Elle offre d'une part la possibilité d'introduire des objets (« agents ») variés (acteurs, types de paysages, processus dynamiques...) dans le temps et dans l'espace. D'autre part, elle permet de tester différents scénarios articulant les actions antipaludéennes (diffusion d'insecticides ; implantation d'espèces végétales, drainages de marais, etc.), et les conditions environnementales dans le temps. Enfin, elle permet, à partir d'une reconstruction simple des interactions entre objets, d'explorer les liens de causalité entre les effets des politiques et les variations environnementales du risque paludéen
1) Shelley, Horace, and Mehmed Aziz. « Anopheles eradication in Cyprus. » British Medical Journal 1.4608 (1949): 767.
2) Curtis, Sarah, and Ian Rees Jones. “Is there a place for geography in the analysis of health inequality?.” Sociology of health & illness 20.5 (1998): 645–672.
3) Laffly, Dominique, and Jean-Pierre Hervouët. “Une mouche tsé-tsé dans le capteur ! Identification de facteurs de risque de la Trypanosomiase Humaine Africaine par télédétection et analyse spatiale.” Espace Populations Sociétés 18.2 (2000): 227–239.
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