Rencontres de Géographie de la Santé>
Los Angeles, une ville-sanctuaire pour avorter aux Etats-Unis ? Géographie de l'accès à l'avortement, entre injustices socio-spatiales et réseaux de solidarité
Lucie Jaouen  1@  
1 : Géographie-cités
Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne

Le droit à l'avortement aux Etats-Unis a été remis en question par l'annulation de l'amendement Roe v. Wade en juin 2022, créant une fracture politique et géographique entre les treize Etats qui interdisent dorénavant l'avortement sur leur territoire, et les Etats qui protègent ce droit (Institut Guttmacher, 2025). La Californie fait partie de ces derniers : elle se positionne comme un « sanctuaire » (safe haven) pour les personnes souhaitant avorter (Los Angeles county, 2025). Los Angeles est la ville où sont localisées le plus de cliniques d'avortement ; pour autant, des injustices socio-spatiales et des inégalités d'accès aux cliniques persistent et se sont renforcées depuis l'élection de Donald Trump en 2024 (Fuentes, 2023 ; Byron et al, 2022). Les acteurs gravitant autour des patientes doivent composer avec les changements de législations sur l'avortement, les coupes budgétaires visant la santé reproductive et l'intensification des contrôles par l'agence de contrôle de l'immigration (Doty, 2022). Ce climat de peur et d'incertitudes contraint les mobilités et l'accessibilité à une clinique d'avortement, dans une ville où les déplacements quotidiens sont déjà freinés par l'accès différencié aux transports publics. En effet, Los Angeles est marquée par la ségrégation résidentielle qui s'accompagne d'une inégale répartition spatiale des services d'avortement (Davis, 1990). Dans ce contexte, quelles logiques spatiales et économiques se dessinent quant à l'emplacement des cliniques à Los Angeles ? Quels réseaux d'acteurs se développent à l'échelle locale, régionale et nationale pour faciliter l'accès à ce service de santé ?

Cette réflexion sur la répartition spatiale d'un service de santé et son accès s'appuie sur une enquête de terrain menée à Los Angeles en 2025. L'analyse de la base de données de l'ANSIRH (University of California San Francisco), qui répertorie les cliniques et leur localisation, permet d'établir une typologie des lieux d'avortement à Los Angeles qui révèle des logiques spatiales et économiques propres au capitalisme sanitaire à l'œuvre aux Etats-Unis (Batifoulier, 2015). Ces logiques se traduisent par un différentiel d'accès pour les patientes angelines et un public-cible selon les quartiers, accentuant les injustices socio-spatiales. De plus, des entretiens semi-directifs ont été réalisés avec des personnels de cliniques ainsi que des membres d'associations locales et régionales à Los Angeles et en Californie. Le rôle de ces associations consiste à financer et accompagner les patientes dans leur parcours pour avorter, depuis leur décision jusqu'aux semaines suivant l'avortement. Elles se coordonnent avec les personnels médicaux des cliniques à plusieurs échelles afin de faciliter l'accessibilité des femmes à une clinique d'avortement. Ces acteurs constituent un réseau de solidarité contre les injustices reproductives, sociales, raciales et spatiales. En cela, elles s'inscrivent dans le cadre de la justice reproductive et de l'intersectionnalité (Sister Song 1994 ; Crenshaw, 1991) : elles développent une forme de résistance contre les politiques restrictives du gouvernement fédéral, qui portent atteinte à l'autonomie procréative et la santé des femmes étasuniennes (Morgan et Roberts, 2012). 


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