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L'hyperspécialisation touristique au prisme de la santé mentale : retour sur une enquête exploratoire dans l'Etat du Quintana Roo (Mexique)
Clément Marie Dit Chirot  1@  
1 : Espaces et Sociétés
UMR ESO - Université d'Angers

Situé dans la Péninsule du Yucatan au Mexique, l'Etat du Quintana Roo constitue un cas d'école pour qui cherche à saisir les transformations liées au développement du tourisme dans un nombre croissant de régions du Monde. Rares sont en effet les espaces ayant connu des transformations comparables sous l'effet du développement touristique au cours des dernières décennies. Territoire ultrapériphérique qualifié de « Sibérie mexicaine » au début du XXe siècle, le Quintana Roo connaît des changements particulièrement rapides depuis le milieu des années 1970 et la création ex nihilo du centre touristique de Cancun, aujourd'hui au cœur d'une région urbaine d'1,5 million d'habitants. Ces bouleversements se traduisent par de profonds changements économiques, politiques, démographiques, culturels et environnementaux, matérialisés par l'un des processus d'urbanisation les plus rapides d'Amérique latine (Marie dit Chirot, 2012).

Tout en contribuant à un fort dynamisme économique à l'échelle régionale, cette hyperspécialisation dans le secteur du tourisme – qui représente 45 % du PIB de l'État – s'accompagne de l'apparition de problématiques particulièrement aigües en matière de santé mentale. Le Quintana Roo affiche en effet l'un des taux de suicide les plus élevés du pays et des tendances similaires pour les troubles anxieux ou les addictions (Barrera Rojas et al., 2021). Nos recherches nous ont conduit à formuler l'hypothèse qu'il existe un lien étroit entre cette problématique et l'hyperspécialisation touristique de ce territoire (Fleuret & Marie dit Chirot, 2020). Phénomène multifactoriel, la santé mentale des populations du Quintana Roo semble en effet obéir à un ensemble de déterminants non-médicaux liés aux spécificités du marché du travail, à la saisonnalité de l'activité ou encore à des conditions d'accès au logement difficiles dans un contexte de forte pression foncière, mais aussi à une histoire démographique singulière liée au peuplement récent du Quintana Roo, rappelant que le tourisme est aussi une « activité peuplante » à l'origine d'importantes migrations de travail (Dehoorne, 2002).

La communication s'appuiera sur les premiers résultats du projet ANR JCJC « Vulnerabilities In Touristic Areas » (VITA). Nous exposerons, en particulier, les résultats d'une enquête qualitative menée depuis 2020 auprès de professionnels de santé du Quintana Roo et d'une enquête biographique auprès d'un échantillon de patient(e)s ainsi que d'un échantillon témoin. Partant de ces résultats, nous proposerons un cadre d'analyse permettant d'interroger les problématiques de santé mentale à l'aune du contexte hyper-touristique en montrant comment la spécialisation régionale dans le tourisme peut constituer un facteur de risque favorisant l'apparition de pathologies psychiques. La communication abordera également les défis méthodologiques que soulève cette question lorsqu'il s'agit de quantifier la prévalence de ces pathologies dans une perspective épidémiologique. Enfin, et au-delà de l'exemple du Quintana Roo, nous présenterons des éléments de discussion permettant de situer cette problématique dans les débats scientifiques sur les formes de mal-être social associées au tourisme, en montrant comment la question de la santé mentale peut apporter un éclairage nouveau sur des questions telles que le « surtourisme » et les formes de rejet du tourisme qui lui sont associées dans un nombre croissant de territoires.


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