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De la santé déclarée au concernement : le corps comme médiateur du rapport à la pollution de l'air
Thibault Pinto  1@  
1 : Territoires, Villes, Environnement & Société - ULR 4477
Université du Littoral Côte d'Opale, Université du Littoral Côte d'Opale : ULR4477

Face à la pollution atmosphérique, la santé déclarée permet de mieux comprendre le rapport sensible que les individus entretiennent avec leur environnement. Loin d'être un simple indicateur épidémiologique, elle dit quelque chose de la manière dont les habitants perçoivent, interprètent et incorporent les effets de leur milieu dans leur vie quotidienne. Cette communication s'appuie sur les résultats d'une enquête par questionnaire menée auprès de 496 habitants de la Communauté urbaine de Dunkerque (CUD) et de la Communauté de communes des Hauts-de-Flandre (CCHF), dans le cadre d'une thèse consacrée aux liens entre qualité de l'air, information et santé perçue.

L'idée principale est d'utiliser la santé déclarée comme un indicateur du concernement, autrement dit du processus par lequel les individus reconnaissent et interprètent l'impact de leur environnement sur leur santé, puis ajustent leurs attitudes ou leurs comportements. Cette approche s'appuie sur les travaux de Côme Daniau (2014, 2018), de S. Frère (2020) et de Bousquet et al. (2021). Elle prolonge aussi les études EPSEAL (Allen, Lees, Jeanjean et Ferrier, 2017–2022) qui ont montré que la santé déclarée peut rendre compte de l'expérience ordinaire des expositions industrielles et soutenir la production d'un savoir situé et partagé. Ces recherches, à la croisée de l'épidémiologie et des sciences sociales, ont mis en évidence la manière dont la pollution s'inscrit dans les corps et les vécus.

Dans un contexte où la pollution de l'air reste diffuse et souvent invisible, le corps agit comme un capteur social du risque. Il ressent, traduit et signale ce que les instruments de mesure ne perçoivent pas toujours. L'enquête croise des données sociodémographiques, des indicateurs de santé déclarée et des variables sur le rapport à la pollution, à l'information et aux attitudes associées. Les analyses réalisées dans la thèse (tests du khi-deux, V de Cramer et analyse des correspondances multiples) montrent une corrélation nette entre les symptômes ou gênes attribués à la pollution et le niveau de concernement. Plus les individus relient leurs troubles à la qualité de l'air, plus ils se disent concernés.

Ce lien influence aussi les comportements. Dans certains cas, le ressenti corporel agit comme un levier d'engagement dans la recherche d'informations, l'adoption de pratiques préventives tandis que dans d'autres, il agit comme un frein lorsqu'il s'accompagne d'un sentiment d'impuissance. Les différences territoriales restent faibles. Seule la variable “habiter en ville” semble exercer une influence, les jeunes urbains se déclarant plus souvent inquiets de la pollution. Ces écarts ne sont toutefois pas statistiquement stables, notamment à cause d'un biais d'âge et de parité dans l'échantillon.

Cette communication propose de penser la santé déclarée non pas comme un simple indicateur d'état, mais comme une manière pour les individus de faire sens de ce qu'ils ressentent Elle montre comment la pollution, même difficile à percevoir, s'inscrit dans les corps, et influence les attitudes. En prolongeant les apports d'EPSEAL, ce travail met en lumière le rôle du corps vécu dans la construction du concernement et dans les dynamiques d'implication, d'indifférence ou de découragement face à la pollution de l'air.


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