Les évacuations sanitaires en Polynésie française : les interférences spatio-temporelles dans l'expérience de patients atteints de cancer
Alice Servy  1@  
1 : Sociétés, Acteurs, Gouvernement en Europe
université de Strasbourg, Centre National de la Recherche Scientifique : UMR7363

La Polynésie française est un territoire ultramarin français d'Océanie, marqué par une forte insularité. Les 118 îles regroupées en cinq archipels sont dispersées sur 2 500 000 km², soit une surface équivalente à celle de l'Europe. Le dispositif d'évacuation sanitaire (abrégé « évasan ») prévoit que les patients qui ne peuvent pas être soignés sur leur île de résidence soient transférés sur l'île de Tahiti, en France métropolitaine ou en Nouvelle-Zélande. Chaque année, environ 27 000 évacuations sanitaires sont réalisées, dont 700 en dehors du territoire. La cancérologie représente l'une des principales causes d'évasan extraterritoriale.
Ma recherche anthropologique, réalisée dans le cadre du projet pluridisciplinaire ATOLLs (Archipels, Territoires et mObilités famiLiaLes), porte sur les mécanismes qui contraignent ou facilitent les évacuations sanitaires des personnes atteintes de cancer en Polynésie française. Afin d'appréhender la complexité de ces mécanismes, j'ai collecté des données ethnographiques sur deux sites : la zone urbaine de Tahiti, où se situe le principal hôpital doté d'un service de cancérologie en Polynésie française, et la région parisienne, vers laquelle sont transférés la plupart des patients évasannés en dehors du territoire. À ces occasions, j'ai rencontré 83 acteurs qui interviennent sur la question des évasans ou des cancers (soignants, associations, assistants sociaux), ainsi que 32 patients avec lesquels j'ai effectué des entretiens non directifs. J'ai également collecté des documents et passé plusieurs heures à observer les interactions entre les patients et le personnel de santé, les associations et les proches venant leur rendre visite à l'hôpital.
Dans le cadre des Rencontres de géographie de la santé, ma communication portera sur le rôle des interférences spatio-temporelles dans le vécu des évasans par les patients polynésiens atteints de cancer. Si les recherches en sciences humaines et sociales menées sur les pathologies cancéreuses ont mis en avant l'importance d'étudier les temporalités, à ma connaissance, peu de travaux sur les mobilités thérapeutiques questionnent les formes d'appréhension, individuelles et sociales, du temps. Et aucun ne s'intéresse aux interférences spatio-temporelles. Mon étude de cas ajoute des temporalités et des lieux au cancer : ceux de l'évacuation sanitaire. Les évasans (re) découpent le temps des patients (et de leur entourage). Elles leur apportent de l'incertitude et des contraintes spatio-temporelles supplémentaires.
Mes matériaux révèlent que les interférences entre les temporalités (calendriers, rythmes) et les lieux relatifs aux différents aspects de la vie des patients jouent un rôle majeur dans le déroulement et l'expérience des évasans. Le temps du malade ne tourne pas uniquement autour du calendrier des évacuations sanitaires et des soins biomédicaux. La vie familiale, les événements collectifs, les activités et opérations économiques et les traitements non biomédicaux rythment et localisent également la vie de mes interlocuteurs. En fonction notamment des hiérarchies de valeurs effectuées par les patients, la priorité peut par exemple être donnée à l'indépendance financière ou au soin des enfants plutôt qu'à la prise en charge biomédicale via l'évasan.
Si les patients s'adaptent aux rythmes institutionnels du cancer et de l'évacuation sanitaire, ma recherche montre que les institutions (tel l'hôpital) effectuent elles aussi, dans une certaine mesure, un travail d'ajustement pour éviter que des interférences spatio-temporelles conduisent à l'arrêt d'un traitement ou à l'annulation d'une évasan, par exemple.


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